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Transfert d’entreprise (article L1224-1) : effets sur les contrats de travail

DAIRIA Avocats · 26 septembre 2025 · 7 min de lecture
Transfert d’entreprise (article L1224-1) : effets sur les contrats de travail

Les opérations de restructuration — fusions, cessions, scissions ou transformations juridiques — posent une question cruciale : quel est le sort des salariés de l’entreprise transférée ? Le législateur y répond par un mécanisme d’ordre public inscrit à l’article L1224-1 du Code du travail, qui impose le transfert automatique de tous les contrats de travail en cours au nouvel employeur. Ce dispositif, hérité de l’ancien article L122-12, constitue l’un des piliers du droit social français en matière de protection de l’emploi lors des mutations économiques.

Que vous soyez dirigeant préparant une acquisition, salarié concerné par un changement d’employeur ou conseil juridique accompagnant une opération de restructuration, la maîtrise de l’article L1224-1 est indispensable. DAIRIA Avocats vous propose une analyse complète de ce dispositif, de ses conditions d’application à ses conséquences pratiques.

Le texte de l’article L1224-1 du Code du travail

L’article L1224-1 du Code du travail, en vigueur depuis le 1er mai 2008, dispose :

« Lorsque survient une modification dans la situation juridique de l’employeur, notamment par succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société de l’entreprise, tous les contrats de travail en cours au jour de la modification subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l’entreprise. »

Source : Article L1224-1 du Code du travail — Légifrance

Ce texte, d’apparence simple, recèle une richesse jurisprudentielle considérable. La Cour de cassation a, au fil des décennies, précisé les contours de ce mécanisme de transfert automatique, définissant les conditions dans lesquelles il s’applique et les conséquences qu’il emporte pour toutes les parties prenantes.

Conditions d’application du transfert automatique

Une modification dans la situation juridique de l’employeur

Le transfert automatique suppose en premier lieu une modification dans la situation juridique de l’employeur. L’article L1224-1 donne une liste non exhaustive de ces modifications : succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société. La jurisprudence a élargi considérablement cette énumération en y incluant toute opération entraînant un changement d’employeur, dès lors qu’une entité économique autonome est transférée.

Sont ainsi visées les opérations de cession de fonds de commerce, les fusions-absorptions, les apports partiels d’actif, les scissions, les locations-gérances, mais aussi les reprises d’activité par une collectivité publique ou la perte d’un marché de prestation de services lorsqu’une entité économique autonome est identifiable.

Le transfert d’une entité économique autonome

La condition essentielle, dégagée par la jurisprudence en conformité avec la directive européenne 2001/23/CE du 12 mars 2001, est le transfert d’une entité économique autonome conservant son identité. Cette entité se définit comme un ensemble organisé de personnes et d’éléments corporels ou incorporels permettant l’exercice d’une activité économique qui poursuit un objectif propre.

Les juges vérifient plusieurs critères pour identifier l’existence d’une entité économique autonome : le type d’entreprise concernée, le transfert ou non d’éléments corporels (matériels, locaux), la valeur des éléments incorporels au moment du transfert, la reprise ou non de l’essentiel des effectifs, le transfert de la clientèle, le degré de similitude des activités exercées avant et après le transfert, et la durée d’une éventuelle suspension de l’activité.

Effets du transfert sur les contrats de travail

Le caractère automatique et d’ordre public

Le transfert des contrats de travail s’opère de plein droit, c’est-à-dire automatiquement, sans qu’aucune formalité ne soit nécessaire. Il s’impose tant au nouvel employeur qu’aux salariés. Ni l’employeur cédant, ni le cessionnaire, ni les salariés ne peuvent s’y opposer. Toute clause contractuelle ou conventionnelle contraire est réputée non écrite.

Concrètement, le nouvel employeur se substitue à l’ancien dans tous les droits et obligations résultant des contrats de travail en cours au jour du transfert. La Cour de cassation juge de manière constante que le salarié ne peut pas refuser son transfert au nouvel employeur, et ce même si les conditions de travail sont modifiées dans le cadre du transfert.

Les éléments du contrat transférés

Le transfert emporte la poursuite du contrat de travail dans toutes ses composantes : qualification, rémunération, ancienneté, clause de non-concurrence, période d’essai en cours, avantages individuels acquis. L’ancienneté du salarié est intégralement reprise, ce qui a des conséquences majeures en matière d’indemnités de licenciement ou de préavis.

Les obligations de l’ancien employeur sont également transférées. L’article L1224-2 du Code du travail précise que le nouvel employeur est tenu des obligations qui incombaient à l’ancien employeur à la date de la modification, sauf en cas de procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire, ou de substitution d’employeurs sans convention entre eux.

« Le nouvel employeur est tenu, à l’égard des salariés dont les contrats de travail subsistent, aux obligations qui incombaient à l’ancien employeur à la date de la modification. »

Source : Article L1224-2 du Code du travail — Légifrance

Le refus du salarié : quelles conséquences ?

En principe, le salarié ne peut pas refuser le transfert de son contrat de travail lorsque les conditions de l’article L1224-1 sont réunies. Un refus de sa part ne fait pas obstacle au transfert, qui s’opère de plein droit. Si le salarié refuse de travailler pour le nouvel employeur, il s’expose à un licenciement pour faute, voire pour abandon de poste.

Toutefois, la jurisprudence admet une exception importante : le salarié peut refuser le transfert lorsque celui-ci s’accompagne d’une modification substantielle de son contrat de travail imputable au nouvel employeur. Dans ce cas, le salarié peut prendre acte de la rupture aux torts de l’employeur ou demander la résiliation judiciaire de son contrat.

Il convient de distinguer cette situation de celle où le transfert n’entre pas dans le champ d’application de l’article L1224-1. Dans cette hypothèse, le salarié conserve la liberté de refuser la novation de son contrat de travail, car il ne s’agit pas d’un transfert légal mais d’une proposition de modification contractuelle.

Sort des accords collectifs lors du transfert

Le transfert d’entreprise pose également la question du devenir des accords et conventions collectives applicables dans l’entreprise cédée. L’article L2261-14 du Code du travail prévoit que lorsque l’application d’une convention ou d’un accord collectif est mise en cause dans une entreprise en raison notamment d’une fusion, cession, scission ou changement d’activité, cette convention ou cet accord continue de produire effet pendant une durée déterminée.

Concrètement, l’accord collectif mis en cause continue de produire ses effets pendant un délai de survie de 15 mois (12 mois de préavis + 3 mois). Pendant ce délai, une négociation doit s’engager entre le nouvel employeur et les organisations syndicales représentatives en vue de la conclusion d’un accord de substitution. A défaut d’accord de substitution, les salariés conservent les avantages individuels acquis.

Cas particulier des procédures collectives

Le régime du transfert des contrats de travail connaît des aménagements significatifs en cas de procédure collective (sauvegarde, redressement ou liquidation judiciaire). L’article L1224-1 s’applique bien lors de la cession d’entreprise ordonnée par le tribunal dans le cadre d’un plan de cession, mais avec des tempéraments importants.

Ainsi, conformément à l’article L1224-2 du Code du travail, le repreneur n’est pas tenu des dettes de l’ancien employeur antérieures au jugement d’ouverture, celles-ci étant réglées dans le cadre de la procédure collective. De plus, le tribunal détermine les contrats de travail qui seront transférés au repreneur, ce qui constitue une dérogation majeure au principe du transfert automatique de l’ensemble des contrats.

Les licenciements liés au transfert

Tout licenciement prononcé en raison du transfert est en principe nul. L’ancien employeur ne peut pas licencier des salariés pour le seul motif du transfert, et le nouvel employeur ne peut pas non plus refuser de reprendre certains salariés. Un licenciement prononcé par le cédant en fraude aux dispositions de l’article L1224-1 est privé d’effet, et le salarié peut demander sa réintégration auprès du cessionnaire.

En revanche, des licenciements restent possibles s’ils sont justifiés par un motif économique réel et sérieux indépendant du transfert lui-même, ou par un motif personnel propre au salarié. La chronologie des événements est essentielle : un licenciement économique intervenu avant le transfert pour des raisons étrangères à celui-ci peut être valable, tout comme un licenciement économique postérieur au transfert si les difficultés économiques le justifient.

Conseils pratiques pour sécuriser le transfert

Pour les employeurs cédants et cessionnaires, plusieurs précautions s’imposent. L’audit social préalable à l’opération est indispensable : il permet d’identifier les contrats de travail concernés, les engagements unilatéraux, les usages, les avantages individuels acquis et les contentieux en cours. La rédaction de la convention de cession doit prévoir des clauses de garantie de passif social et organiser la répartition des charges entre cédant et cessionnaire.

Pour les salariés, il est essentiel de conserver une trace écrite de toutes les conditions de leur contrat de travail avant le transfert, afin de pouvoir faire valoir leurs droits en cas de contestation. En cas de modification des conditions de travail postérieure au transfert, les salariés doivent distinguer entre modification du contrat de travail (qui nécessite leur accord) et simple changement des conditions de travail (qui relève du pouvoir de direction de l’employeur).

L’accompagnement DAIRIA Avocats : Nos avocats en droit social accompagnent les entreprises et les salariés dans toutes les opérations de restructuration impliquant un transfert d’entreprise. De l’audit social préalable à la gestion des contentieux post-transfert, nous sécurisons chaque étape de l’opération. N’hésitez pas à nous consulter pour une analyse personnalisée de votre situation.

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